Nadja (Léona Camille Ghislaine Delcourt)
Saint-André-Lez-Lille, 23 mai 1902
Bailleul – 15 janvier 1941
Les affabulations romanesques des uns, les élucubrations des autres nous contraignent à traiter ici de la vraie Nadja, celle qui s’est dénommée ainsi quand Breton l’a rencontrée rue Lafayette, à Paris, le 4 octobre 1926.
Fille d’un typographe devenu représentant en bois et d’une mécanicienne d’origine belge, Léona rencontre en mai 1919 un officier anglais dont elle a une fille, Marthe, née le 20 janvier 1920. Elle la confie à sa propre mère, et, dès 1923 gagne Paris, où elle s’installe dans un petit appartement près de l’église Notre-Dame-de-Lorette. Elle exerce différents petits métiers, se trouve un protecteur en la personne d’un président de la cour d’assises de Nîmes, le juge Gouy, et, à l’occasion, se livre à la prostitution en levant un client au Claridge. Il lui arrive, comme elle le confie à Breton en mentionnant son patronyme véritable, de passer de la drogue au cours d’un voyage en Hollande, ce pourquoi elle a affaire à la police.
Lorsqu’elle fait la connaissance de Breton, elle demeure à l’Hôtel du Théâtre, rue Chéroy, face à l’entrée des artistes du Théâtre des Arts, où il ira lui déposer un message. Ils se voient presque chaque jour du 4 au 13 octobre. Après la nuit passée à l’Hôtel du Prince de Galles à Saint-Germain-en-Laye, où leurs échanges furent plus charnels que ne laisse entendre la révision du volume en 1963, Breton se demande : « se peut-il qu’ici cette poursuite éperdue prenne fin? » Peut-être se sont-ils unis à nouveau comme le laisse entendre cette phrase « J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distingue à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. » (OC I 715) qui n’a pas été supprimée à la correction. A Pierre Naville*, mis dans la confidence de cette « révélation surréaliste », il dira : « Avec Nadja, c’est faire l’amour comme avec Jeanne d’Arc. »
L’après-midi du 13 octobre, la relation d’une mésaventure avec un homme à qui elle se refusait manque l’éloigner d’elle à tout jamais. Il la revoit « bien des fois » cependant, la conduit à la Galerie Surréaliste où elle ne sait trop comment se comporter en présence de Simone*. Terriblement affecté des proportions que prennent les réalités triviales dans la vie de la jeune femme, Breton s’irrite à son sujet. Il lui fait rencontrer Eluard* dont le jugement lui semble objectif. Celui-ci conclut à un malentendu social : elle adore Breton comme elle n’a jamais aimé aucun homme, mais elle souffre de sa pauvreté. Breton se tourne alors vers Simone, partie à Strasbourg : « Cette femme, je ne l’aime pas et […] vraisemblablement je ne l’aimerai jamais. Elle est seulement capable, et tu sais comment, de mettre en cause tout ce que j’aime et la manière que j’ai d’aimer. Pas moins dangereuse pour cela. » (lettre à Simone, 8/11/26). Soucieux de ses difficultés matérielles, Breton vend un petit tableau de Derain* pour lui venir en aide. Le libre reproduit scrupuleusement une partie des messages qu’elle lui adresse. « C’est froid quand je suis seule. J’ai peur de moi-même […] André. Je t’aime. Pourquoi dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux. » (22/10/26) « Quand tu es là – le ciel est à nous deux – et nous ne formons plus qu’un – rêve si bleu – comme une voix azurée – comme ton souffle » (22/10/26) « Mon aimé […] C’est si grand m’amour cette union de nos deux âmes – si profond et si froid cet abîme où je m’enfonce sans jamais rien entendre de l’au-delà – et puis quand je reviens toi tu es là – mais la mort elle aussi est là, oui elle est là derrière toi, mais qu’importe. Je ne peux finir ». (15/11/26) Mise à la porte de son hôtel, elle en trouve un plus modeste encore, rue Becquerel. Ses ultimes messages sont poignants de détresse et de lucidité : »Il pleut encore/Ma chambre est sombre/La coeur dans un abîme/Ma raison se meurt » lui écrit-elle le 29 janvier (OC I 1512). Quinze jours plus tard, elle décide d’elle-même de s’effacer, glissant sous la porte de son unique ami un mot où elle l’encourage à mener à bien la mission dont il est investi. Le 20 mars 1927, elle a une crise d’angoisse, se croit persécutée, voit des hommes sur les toits. La gérante de l’hôtel, Mme Richard, appelle la police. Le car de Police-secours la conduit à l’infirmerie spéciale du dépôt à l’Hôtel-Dieu, où elle est internée pour « troubles psychiques polymorphes ». Le médecin-chef l’envoie à l’hôpital Sainte-Anne d’où elle est transférée, le 24 mars, à l’asile de Perray-Vaucluse (département de la Seine). A la demande de sa mère, elle est transférée en mai 1928 à l’asile de Bailleul, dans le Nord. Elle y décèdera le 15 janvier 1941, de « cachexie néoplasique », due aux restrictions alimentaires ayant touché les hôpitaux psychiatriques pendant l’Occupation.
Breton ne l’a plus revue après sa crise, malgré la lettre de recommandation qu’il avait demandée au Dr Gilbert Robin (l’auteur des Rêves éveillés que Breton avait apprécié) auprès du médecin-chef de l’asile de la Seine. En tout état de cause, il ne put apprendre son décès qu’à son retour d’Amérique.
Avec la vente Breton*, le public a pu prendre connaissance des documents de Nadja que leur destinataire avait précieusement conservés en un dossier de 32 lettres ou billets autographes et de la quarantaine de dessins joints. Outre son intérêt documentaire indéniable, l’ensemble, extrêmement émouvant, fait ressortir l’attachement de Nadja au compagnon qu’elle divinise.
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Henri BEHAR, Dictionnaire André Breton (2012)