un détail dans « Lorenzaccio » (J.-C. Milner)
Florence, 1537, on vient d’assassiner le duc Alexandre de Médicis. Les honnêtes gens s’émeuvent. Se pourrait-il que la République fasse son retour ? Les rêves de liberté ne risquent-ils pas de conduire au désordre ? La crainte du désordre se distingue-t-elle d’un consentement à la tyrannie ? Parmi les maîtres potentiels, on se dispute déjà le pouvoir. Indifférent aux querelles, un homme d’Église passe. On l’interroge ; en guise de réponse, il prononce quelques mots latins, dont voici la traduction : « Le premier rameau arraché, un autre ne manque pas de surgir. » Sur ce, il s’éloigne, laissant ses interlocuteurs médusés.
On aura reconnu Lorenzaccio, première scène du dernier acte, et la réplique du cardinal Cibo. La phrase latine vient de l’Enéide. Au chant VI, la Sibylle décrit un arbre magique ; parmi ses branches, il porte un rameau d’or, qui repousse quand on le cueille. Lors de la publication de la pièce, en 1834, une partie des lecteurs comprit. Il s’agissait de Louis-Philippe. Un Bourbon avait été renversé, un autre s’était présenté sans attendre ; un roi disparaît, il a un successeur. Une loi de l’histoire politique française était mise en scène par Musset : depuis 1789, on juge que rien n’est pire que la vacance du pouvoir. L’ordre doit ressembler au rameau magique ; un maître est-il chassé, il vaut mieux qu’un autre arrive au plus vite. Une doctrine de l’histoire est affirmée. Et une doctrine du théâtre. Au lieu des passions tragiques, doivent l’emporter le dégoût et le désœuvrement, effet et cause du dégoût ; le dénouement dépeint le triomphe de la normalité et la normalité est immonde ; le public doit être divisé entre ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas. Aristote est fini, la politique a remplacé le destin.
Les épisodes et les enseignements du drame se concentrent en un bref instant. Les multiples fils du récit se nouent en une seule phrase. Elle vient de la culture humaniste, qui, en 1537, comme en 1834 et comme aujourd’hui, n’est pas vivante chez tous. Ce chatoiement entre ignorance et connaissance, Musset l’a voulu. Il en a fait le pivot de la scène. Ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas participent également à un effet de théâtre qui se poursuit de nos jours. Car les prises de pouvoir et les retournements ne cessent pas. Le rameau d’or, à chaque seconde, est arraché quelque part dans le monde et renaît. Celui qui sait expliquer le fragment de vers ne vaut pas mieux que celui qui n’y comprend rien, mais l’aventure politique de la pièce aura tourné court si personne ne comprend. Détail certes que ces quelques mots latins, mais, sans ce détail, l’effet de sens s’éteint.
Qu’un lecteur ou un spectateur puissent gagner en discernement politique, j’en suis persuadé. C’est à cela que doit servir la culture. Histoire ou cuisine, littérature ou vêtement, élections ou football, en quelque langue que ce soit, elle aiguise les perceptions. Mais cette vertu qu’on peut lui reconnaître, elle ne lui vient pas d’un tout où elle se rassemblerait. Et cela, pour une raison : une culture ne forme ni tout ni système. Elle est irrémédiablement faite de particules, qui ne se recomposent pas, sauf par des bricolages éphémères. De ces particules naît une énergie qui excite les perceptions du corps parlant, les empêche de s’émousser faute d’usage, les affine par l’exercice. Tôt ou tard, on retrouve une phrase ou un fragment de phrase, soit à l’origine, soit à l’arrivée, soit aux deux extrémités. L’acuité perceptive passe par la connexion verbale.
Exercer cette acuité, l’intensifier, l’étendre, c’est un devoir. Je parlerais d’éthique, si j’étais sûr d’être entendu. Par prudence, je parlerai plutôt de devoir politique. On invoque souvent la vigilance ; elle ne sert de rien, si elle n’est pas accompagnée d’hyperesthésie. Quand il s’agit des propos et des conduites, il ne suffit pas d’observer, il faut discerner les détails. Il ne suffit pas de recevoir passivement le matériau, il faut le traiter activement. La culture tourne au déchet, si on la laisse dans l’état où on l’a trouvée. La culture ou plutôt les cultures, diverses par leurs langues et par leurs objets, sont une matière parlante qu’il faut manipuler. Alors seulement peut advenir le bénéfice espéré. Qui traite les discours comme une matière à travailler, entend et voit mieux les réalités. Qui entend et voit mieux les réalités est moins facile à domestiquer. Contrairement à l’opinion courante, je tiens que les cultures peuvent amorcer l’insoumission. De ce point de vue, elles partagent toutes les mêmes vertus, pour différentes qu’elles soient ; aussi est-on libre de ses préférences. Choisir de s’intéresser aux textes et aux livres, à ce que j’appelle la culture phrasée, je ne vois pas de quel droit on pourrait s’en offusquer. On peut, tout autant qu’ailleurs et sans doute mieux qu’ailleurs, s’y former au discernement politique. La culture des livres vaut bien le conformisme des experts. A une condition : qu’on n’en fasse pas un édifice intouchable et qu’on privilégie la lettre sur l’esprit, la sincérité sur la bienséance. A ce programme, je donnerai un nom : le matérialisme discursif.
Les méthodes en sont diverses. On a longtemps privilégié les totalités. Impossible de comprendre un discours, a-t-on proclamé, si l’on ne restitue pas l’intégralité de son dispositif. Impossible de s’en tenir à un discours isolé, sans retracer complètement la figure où il s’inscrit, les oppositions dont il est un terme, la généalogie dont il est un moment, parce qu’en dernière instance, dit-on sans toujours le dire, le vrai, c’est le tout. A ce parti pris, il n’y a rien à objecter. Mais on peut faire d’autres choix.
Que l’ensemble de Lorenzaccio ou de l’Enéide éclaire la signification du vers de Virgile, certes, mais là n’est pas l’essentiel. L’effet de sens naît de la phrase elle-même, des quelques mots qu’elle rassemble, de sa découpe, de son incomplétude. Les contextes qu’on restitue, les circonstances qu’on rappelle, tout cela vaut dans la mesure où, grâce à eux, le fragmentaire est perçu comme fragmentaire, l’opacité comme opacité, l’équivoque comme équivoque. L’interprétation ne doit pas chercher à rétablir la facile continuité du fragment au sein de son lieu d’origine, mais à faire apparaître les coups de ciseau qui l’ont arraché à ce lieu.
On rencontre ici la différence entre savoirs et cultures.
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Jean-Claude Milner, La puissance du détail (introduction)