La partie centrale de Nadja (par Marguerite Bonnet) OC I 1499
La partie centrale du livre est constituée par l’histoire de Nadja, qui se développe en trois temps : d’abord un journal des rencontres, qui porte sur les journées du 4 au 12 octobre 1926 et se clôt avec l’épisode du retour de Saint-Germain le 13. La brièveté de la période couverte par ce journal, dix jours, ne signifie pas que Breton ait alors cessé de voir Nadja ; il l’indique d’ailleurs expressément un peu plus loin : « j’ai revu Nadja bien des fois » ; mais le voyage à Saint-Germain marque dans leur relation une cassure que la disposition même du texte signifie concrètement et à partir de laquelle le récit entre dans un deuxième temps, celui du mouvement réflexif et de l’interrogation sur ce que chacun des protagonistes de l’aventure a été pour l’autre ; mais c’est avant tout, bien sûr, la figure complexe de Nadja qui domine ces pages : démunie de tout, exposée à l’outrage, souvent contrainte par la misère à la prostitution, elle apparaît aussi « un génie libre », une « créature toujours inspirée et inspirante » sur laquelle le questionnement de Breton va tenter de projeter de nouvelles lueurs, non par le moyen de l’analyse, mais par celui du document, selon la méthode définie au commencement du préambule. Ces documents sont de divers ordres : propos tenus par Nadja ou tirés de ses lettres, qui disent en images saisissantes l’absolu de l’amour, le consentement à la souffrance, le don total ; ses dessins où Breton apparaît lié tout particulièrement à la flamme, à l’aigle, où elle se voit elle-même en sirène, en papillon-lampe, en Mélusine ; car si elle a conscience de sa faiblesse et de son dénuement, elle sent aussi qu’elle est plus qu’elle-même, « l’âme errante », l’annonciatrice d’un futur clair qu’elle ne vivra pas, selon la loi du nom qu’elle s’est choisi, « parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement » : c’est par là qu’échappant au quotidien affligeant, elle atteint à une dimension quasi mythique.