Vita Sackville-West

Pour mieux comprendre la portée du projet littéraire de Virginia Woolf, il est essentiel de dresser un portrait de Vita Sackville-West, femme mondaine, qui apparaît comme un double inversé de l’écrivaine, de dix ans son aînée. Orlando se présente comme un pastiche audacieux, illustrant le mythe de l’androgynie avec ironie. Les frontières entre fiction et réalité sont volontairement brouillées. Bien que les deux femmes soient toutes les deux mariées, leurs trajectoires diffèrent car Vita est mère de deux enfants, tandis que Virginia Woolf, ne connaîtra pas la maternité. L’écrivaine cristallise et transfigure Vita en personnage romanesque sublimé, en condensant ses choix de vie dans une représentation théâtralisée, teintée de moquerie. Cette stylisation met à distance l’anecdote biographique par le procédé de la réduction comique. Par exemple, le voyage de Vita, partie rejoindre son mari diplomate, Harold Nicolson, à Téhéran, en Perse, tandis que Virginia, très affectée, tombe malade, est transformé, par le prisme de la fiction, en fuite vers Constantinople. Vita endosse le costume de l’exploratrice, accompagnée par sa nouvelle conquête, la poétesse Dorothy Wellesley, dont ses écrits traduisent son attrait pour la culture orientale, et à qui Vita dédiera son poème « The Land ». Au cours de cette expédition, Vita croise également l’archéologue et espionne Gertrude Bell. Même si elle déteste ses obligations d’épouse de diplomate, Vita se laisse envoûter par les paysages persans, une fascination qui nourrira deux de ses ouvrages : Passenger to Teheran et Twelve days in Persia. Vita est une femme séduisante, toujours courtisée, qui succombe rapidement au charme d’autres femmes comme par exemple, Mary Campbell, liaison vécue comme une trahison par Virginia Woolf. Dans son Journal, à la date du 22 octobre 1928, Virginia constate : « J’écris Orlando dans un style parodique, très clair et tout simple, pour que l’on en comprenne chaque mot. Mais il me faut prendre garde à l’équilibre entre réalité et fantaisie. L’histoire repose sur Vita, Violet Trefusis, Lord Lascelles, Knole, etc. » Ce commentaire montre que le roman à l’étude est moins une invention totale qu’un palimpseste affectif et politique, où la fiction réécrit le réel. Ainsi, chez Woolf, l’intime se confond avec le littéraire, mêlant souvenirs et travestissement, ravivé par une tonalité parodique. La distinction entre le vécu et l’imaginaire est brouillée, voire sublimée, par une esthétique du décalage qui désamorce le sérieux biographique. Notons que la genèse d’Orlando s’enracine dans un tourment intérieur mêlant fièvre émotionnelle et jalousie, suscitée par l’attitude frivole de Vita Sackville-West. À ce propos, Virginia lui confie dans une lettre intime : « Hier matin, j’étais au désespoir. Vous connaissez cet horrible livre que Dadie et Léonard veulent ligne à ligne tirer de mon sein ? Roman ou quelque chose comme cela. Je ne pouvais m’extorquer un seul mot, finalement je laissai tomber ma tête entre mes mains, trempai ma plume dans l’encre et écrivis presque automatiquement ces mots sur une feuille blanche : Orlando, une biographie. À peine avais-je terminé que tout mon corps fut inondé de joie et mon cerveau d’idées. » Dans ce passage, la création littéraire apparaît comme un geste de sublimation des passions et de réappropriation distancée de l’être aimé, métamorphosant Vita en figure androgyne intemporelle.

Emmanuelle Stock, Vertiges biographiques, Ellipses, p. 43-45.