Raoul Vaneigem et le surréalisme
AVANT-PROPOS
LA DISTANCE DU REGARD
Écrite vers 1970, à la demande d’une maison d’édition française qui projetait de la publier dans une collection destinée aux lycéens, l’Histoire désinvolte du surréalisme fut rédigée en une quinzaine de jours. La collection ayant été abandonnée, le manuscrit me fut restitué, pour être aussitôt relégué chez une amie, Claude Graza, chez qui j’avais prévu de déjeuner. Il resta confiné dans un tiroir pendant quelque temps, jusqu’au jour où Jean-Claude Hache, à la recherche de textes à éditer, en prit connaissance et obtint mon accord pour une publication. Le livre parut un an plus tard chez Paul Vermont (John Gelder) sans avoir été relu. En 1988, mon ami Pierre Drachline confia aux éditions L’instant le soin de le republier.
Écrit à la hâte, le texte en dépit des indispensables corrections qui lui ont été apportées – a les mérites et les inconvénients de la spontanéité. Le pseudonyme choisi, Jules-François Dupuis, concierge de l’immeuble où mourut Lautréamont et signataire de son acte de décès, dit assez que l’ouvrage participe essentiellement de ces divertissements érudits où l’on prend plaisir à se dissiper.
Il n’est pas dénué d’agressivité, de partialité, voire de mauvaise foi (mais une foi ne peut être que mauvaise). Si le ton polémique porte la marque archaïque d’une époque où il était de bon ton de mordre en argumentant, je revendique en revanche sa partialité. Je continue à penser qu’à la différence de l’hypocrite objectivité, exposer carte sur table de très contestables opinions autorise le lecteur à intervenir dans le jeu, en connaissance de cause.
Amender des outrances convainc aussi de pousser plus loin l’analyse et permet, au passage, d’incendier quelques préjugés.
Si imparfait que soit le livre, il ne laisse pas de pointer du doigt ces bonnes intentions où le meilleur devient le pire. Nous ne sommes jamais assez attentifs à ces glissements insensibles où l’innocent se retrouve en fin de parcours tortionnaire (le cas de Paul Éluard approuvant l’exécution du marxiste antistalinien Závis Kalandra est révélateur).
Si je trouve irritant l’usage complaisant de la remontrance pédagogique, elle n’étouffe pas la pertinence de la réflexion que suscite cette redoutable « vertu révolutionnaire » si fréquemment invoquée pour dénoncer les traîtres, les déviationnistes, les impurs, en quoi se métamorphosent si aisément les compagnons de la veille.
Bien que les situationnistes n’aient pu empêcher l’idéologie situationniste – le situationnisme – de se répandre en remugles de mondanité, la radicalité de leur pensée demeure intacte et poursuit son chemin. De même, le noyau qui rayonna de l’expérience vécue par les dadaïstes et les surréalistes n’a rien perdu de son caractère infrangible. Il continue à frapper de dérision les foires mercantiles de la récupération, il dévaste de son rire inextinguible les champs d’opium culturel où broutent ceux qui n’ont d’existence que par l’esprit, et dont tirent profit les gens de pouvoir et les prédateurs en tous genres.
Raoul VANEIGEM
mai 2013