Le miroir dans Orlando

Dès le premier chapitre, le miroir est porteur d’ambiguïté, reflétant la trahison par le biais d’un reflet volé. La reine Élisabeth ne l’utilise pas comme objet de beauté ou de coquetterie mais comme outil spéculaire de surveillance et de défense, transformant le miroir en instrument de méfiance et de stratégie. Elle surprend Orlando dans le bras d’une autre femme. Le miroir brouille les frontières entre le regard intérieur et le regard social. Dans la culture élisabéthaine, le psyché est un objet précieux qui incarne à la fois le luxe et le raffinement, en raison de sa rareté et de son coût élevé. Il est aussi un motif baroque qui s’inscrit dans une esthétique du double, déployant des thèmes tels que la vanité et le trouble identitaire. Dans le Dictionnaire des symboles et thèmes littéraires (1978), Claude Aziza, Claude Oliviéri et Robert Strick posent ce constat au sujet du miroir : « La connaissance de soi passe par l’objectivation du reflet, cet autre paradoxal et peut-être angoissant qui est aussi soi-même. […] Dans certains textes, le miroir peut aussi se présenter comme un écran à traverser, un obstacle à franchir, pour accéder à un monde différent : celui du rêve dans À travers le miroir de L. Carroll, celui de l’autre sexe dans Orphée de J. Cocteau, véritable aventure transsexualiste. » Le miroir cristallise la tension entre fixité et fluidité, marquant le seuil, le passage vers la réinvention de soi, dans un jeu de reflets infinis. Bien qu’il renvoie à une image inversée et réduite, donc fondamentalement mensongère, le reflet est pourtant un espace de projection fertile, un support de construction de soi : car ce qu’il donne à voir, quoique altéré, peut apparaître comme un soi élargi, idéalisé, voire plus authentique que le réel même. Cette scène du miroir et du poignard a également été commentée par Béatrice Didier dans L’écriture-femme : « On attribuera une importance toute particulière à une scène initiale d’Orlando, celle où la Reine avec son poignard brise le miroir. J’y verrai le point de départ de cette prodigieuse faculté à traverser le temps qui caractérise l’histoire d’Orlando. En brisant le miroir, la reine a brisé la vision fatale à sa jalousie. Elle a détruit ce qu’elle ne voulait pas voir. Ainsi elle rend, en quelque sorte, sa liberté à Orlando : liberté d’être homme d’abord, femme, plus tard. » Cette analyse souligne le paradoxe de la scène : en anéantissant l’image figée d’Orlando, la reine lui permet de s’affranchir des genres assignés.

Reniers-Cossart, Natalie; Montefusco-Martin, Antona; STOCK, EMMANUELLE. Agrégation de Lettres 2026-2027. Littérature générale et comparée. Vertiges biographiques (textes et images) (p. 57). EDITION MARKETING. Édition du Kindle.