Breton OC I 1498 par Marguerite Bonnet
Le second temps du préambule [de Nadja] consiste en une suite de séquences disparates, généralement brèves, qui rapportent un certain nombre de ces faits, « glissades » ou « précipices » : jeux du hasard, comme la double rencontre avec Eluard, rapports inattendus et parfois redoublés entre des êtres, entre des êtres et des choses, entre des êtres et des lieux, entre des objets, entre des moments du temps ; parfois, il s’agit simplement de l’impression que produit sur le narrateur un monument ou du pouvoir de trouble qu’ont eu sur lui des spectacles presque marginaux. Breton situe ces mini événements entre 1918 (bien que l’évocation de Nantes nous renvoie à 1916) et août 1927, où il écrit ce préambule. La mémoire néglige ici la succession chronologique, en particulier pour les films et les pièces de théâtre, le souvenir glissant de l’un à l’autre en remontant parfois le temps. Il est possible de dater avec une assez grande précision chacun des incidents relatés : la trame sur laquelle viennent s’inscrire ces menus faits est fort distendue, une dizaine d’années, de 1916 au printemps de 1927 (rencontre avec Fanny Beznos) pour le passé ; deux épisodes – le rêve fait au manoir d’Ango, la double illusion d’optique – coïncident totalement avec le moment de leur relation. Ces points de rencontre entre ce que l’on peut appeler le temps de l’aventure et celui de l’écriture soulignent, à travers la fragmentation des éléments du récit et leur hétérogénéité, la continuité essentielle de l’attitude de Breton, toujours aux aguets devant ce qui lui donne le sentiment fugitif d’une nécessité enfouie, alogique, où s’abolissent les finalités du temps social et où l’espace se charge de pressentiments et d’échos. C’est en acceptant de suivre cette voie dans ses errances et ses impasses, et non en sacrifiant au travail comme valeur, que le poète pourra répondre au « Qui suis-je? » initial : trouver le sens de sa propre vie. Le préambule peut alors annoncer, directement, « l’entrée en scène » de Nadja, et la préparer, mystérieusement, en fermant ces pages sur une vision poétique et poignante : la chute mortelle des colombes ensanglantées dans la cour du manoir d’Ango.