Breton OC I 1496 par Marguerite Bonnet
Il n’entre pas dans notre propos de nous livrer longuement à une étude littéraire de Nadja. Cela a été fait et refait. Nous ne nous attarderons pas non plus à établir la nature de ce livre dont le caractère autobiographique a été mis en doute. Les informations directes que nous avons pu recueillir – lettres de Breton à Simone, lettres de Nadja à Breton, conversations avec les rares témoins survivants de cet épisode -, d’autres documents enfin qu’on trouvera mentionnés dans la suite de cette Notice, toute cette ouverture du vécu rend inutile qu’on s’attarde sur des discussions de cet ordre : Nadja est incontestablement un récit autobiographique où tout s’efforce non seulement à la vérité, mais à l’exactitude, malgré la place essentielle qu’y tient le non-dit, les rétractions de l’écriture, le halo des silences dont, néanmoins, la réverbération secrète projette sur le texte une sorte de lumière incertaine.
On ne s’attardera pas non plus sur le mouvement du livre, si ce n’est pour souligner, derrière le morcellement et l’hétérogénéité de ses éléments, que peut retenir avant tout une première lecture, sa cohérence profonde, non linéaire, et son ordre où se coagule progressivement une causalité sentie comme nécessaire quoique non déchiffrable.
Il s’ouvre par ce que Breton appellera un « préambule », la première partie du livre, qui avance sinueusement e n deux temps. Breton pose d’abord la question qui structure tout l’ouvrage : « Qui suis-je? », question dont Pierre Albouy a très pertinemment dégagé le sens. Il s’agit non pas d’arriver à une connaissance ontologique ou psychologique, mais d’arriver à une conviction pratique décidant d’une conduite de vie et s’inscrivant dans le domaine de la morale dont « La Confession dédaigneuse » a dit bien plus tôt la valeur dominante pour Breton : connaître non son essence comme être, mais son devoir qui se confond avec son destin, « […] ce qu’entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête« . Une méthode d’investigation est alors proposée, très éloignée des méthodes habituelles de recherche de soi : pas d’introspection, pas d’analyse psychologique, mais la relation d’anecdotes, d’impressions, en apparence insignifiantes, de « menus faits » dont le caractère commun est d’appartenir à la vie et non à la littérature et qui, estime Breton, nous en apprennent davantage sur les individus que de longs témoignages ou de longs commentaires ; ainsi en va-t-il des anecdotes sur Hugo, Flaubert, de la réflexion sur Courbet, de l’interrogation sur Chirico et son saisissement à la vue de « certaines dispositions d’objets ». Breton revient alors à lui-même pour signaler l’importance des « dispositions d’un esprit à l’égard de certaines choses » ; relevant sur ce point l’accord de sa propre sensibilité avec celle de Huysmans, il s’insurge au passage contre l’illusion des romanciers qui croient pouvoir créer des personnages distincts d’eux-mêmes ou d’autres êtres du réel ; par là, il justifie la nature de son propre texte : un livre ouvert, dans la mesure où il relate sans les expliquer un certain nombre de rencontres, de données, de faits parfois sans grande consistance, mais tous inducteurs d’une émotion énigmatique et presque incommunicable, dont l’intensité variable peut faire passer de la simple surprise au bouleversement le plus total. De tels états recèlent la promesse d’une brèche fugitive dans le mutisme et l’opacité du monde. Comme dans les imprévisibles et ténus enchantements rapportés par Lord Chandos, ils semblent rendre possible l’entrée « dans un rapport nouveau, mystérieux avec toute l’existence ».