Michel Butor au sujet de Nadja (transcription libre d’un cours à Genève)
Nous assistons à l’entrée en scène de Nadja. L’expression « entrée en scène » est de Breton lui-même. Vous verrez que tout le récit qui concerne Nadja est remarquable en ce qui concerne la technique narrative. Breton sait admirablement nous présenter les choses, aussi romanesques et aussi dramatiques que possible. Cette entrée en scène de Nadja est préparée par une autre entrée en scène, c’est l’entrée sur la scène du théâtre des Deux-Masques dans la pièce Les Détraquées de la grande vedette, celle qui joue le rôle de Solange: Blanche Derval. Solange est une femme fatale caractéristique. Dans la grande scène de la rue parisienne, Nadja va reprendre le rôle de Solange. Nous voyons ainsi se succéder au cours du livre se succéder un certain nombre d’incarnations. D’abord Blanche Derval, puis Nadja, puis cette personne qui n’est pas nommée, à laquelle Breton s’adresse, celle qui remplace Nadja, avant qu’elle ne soit remplacée elle-même par d’autres incarnations de ce prénom: Solange. Ce qui deviendra ensuite, dans Les Vase communicants, le thème fondamental de la femme de Paris, de cette femme qui se constitue au cours d’une promenade. Lorsque nous nous promenons dans la rue nous dit Breton, nous voyons un oeil ici, un nez, une jambe, et avec tout cela nous constituons la femme de Paris. Et quelquefois cette femme de Paris s’incarne, et elle devient la beauté, le début de l’espérance, etc.
Voici l’entrée en scène de Solange. On attend. Les personnages attendent et enfin une femme adorable entre sans frapper.
(Citations de Nadja).
Après l’entrée en scène de Nadja, le ton de compte-rendu médical de Nadja s’interrompt avec une phrase que nous reconnaissons tout à fait comme une phrase surréaliste dans laquelle des images violentes interviennent. Breton écrit ce texte en Normandie près de Varengeville, dans un manoir ancien qui s’appelle le Manoir d’Ango:
« Enfin voici que la tour du manoir d’Ango saute et que toute une neige de plumes qui tombe de ses colombes font en touchant le sol de la grande naguère empierrée de pierreries de tuiles est maintenant couverte de vrai sang. »
C’est un peu comme une sorte de coup de tonnerre verbal qui intervient au milieu de cette prose. C’est comme les deux coups frappés dans les coulisses qui annoncent le lever de rideau. Dans l’édition originale de Nadja et dans sa reprise en 1962, dans l’édition du Livre de poche ceci est supprimé, mais dans l’édition ancienne il y a là une double page blanche. Cette double page blanche, c’est le rideau que nous allons lever. Le rideau se lève sur la scène par excellence des aventures de Breton, c’est-à-dire la rue parisienne. Au début de toutes les aventures de Breton, cela commence par l’ennui. C’est le désoeuvrement, la désorientation, donc l’attente.
(Citation de Nadja)
C’est donc un jour de semaine, c’est le monde du travail, que Breton vient de condamner si fortement dans les pages précédentes.
(Citation de Nadja)
C’est dans le même rôle qu’arrivent deux actrices, dont l’une est l’annonce de l’autre. (Blanche Derval et Nadja.)
Breton est très sensible aux yeux. C’est le lieu même du signe dans la réalité qui l’entoure. Dans le désoeuvrement, l’ennui, la désorientation, il y a quelque chose qui soudain lui cligne de l’oeil. Ce clin d’oeil des choses, de la surréalité, du hasard objectif, ce clin d’oeil va se développer dans tout un regard, tout un visage.
(Citation)
Alors que le texte a commencé au passé, « je vois une jeune femme », et à partir de ce moment-là nous sommes passés au présent. Ce passage au présent est très astucieusement camouflé par un certain nombre de phrases qui n’ont pas de verbes. Peu à peu le présent va s’installer. Ceci joue très fortement dans ce qu’on peut appeler l’effet de réalité. A partir de ce moment-là nous accompagnons Breton et Nadja. Elle apparaît remarquable à Breton, en particulier à cause des phrases qu’elle va lui dire. C’est une femme qui au milieu de la vie courante se met à lui « parler surréaliste ». Nadja lui propose une liaison, tout simplement, en lui demandant où il doit se rendre lorsqu’il prend congé d’elle. Il dit qu’il doit se rendre auprès de sa femme. (Citation.)
A l’intérieur de Nadja nous avons trois femmes dans l’intimité de Breton. Sa première épouse, en arrière-plan, ensuite Nadja, ensuite une troisième femme, celle des dernières pages. La femme des dernières pages va remplacer Nadja dans le rôle de Solange, mais finalement tout cela est aimablement contrôlé par l’épouse à laquelle on peut toujours revenir après ces merveilleuses aventures. Au bout d’un certain temps cette épouse en aura assez et nous verrons dans Les Vases communicants que Breton va se retrouver seul. Et heureusement il va bientôt rencontrer d’autres actrices pour le rôle de Solange.
Ensuite le récit prend la forme d’un journal intime. C’est par la mention du 4 octobre, avec d’abord l’ennui, puis la rencontre merveilleuse, que Breton va demander à Nadja : « Qui êtes-vous? » en écho au « Qui suis-je? » initial. Et elle, sans hésiter : « Je suis l’âme errante. » Dans le sens du proverbe et dans le sens superstitieux de la vie des fantômes, de la vie des êtres qui sont soustraits à un certain nombre des conditions et des nécessités de la vie habituelle.
Dans l’âme errante nous retrouvons la mère aussi bien dans le sens de la femme qui donne naissance que dans le sens de l’étendu d’eau à l’intérieur de laquelle vivent les poissons (la mer). Nous retrouvons ici le mot « hanter » du début du texte. Cette réponse est un carrefour, un point où se rencontrent toutes sortes de chemins, toutes sortes de séries. Il y a la personne qui vient de la part de Benjamin Péret et qui vient de la ville de Nantes. Si la ville de Nantes hante Breton c’est évidemment à cause en partie de son nom.
Après cette déclaration merveilleuse, Breton est hanté par Nadja.
Nous avons une semaine pendant laquelle Breton parcourt la ville de Paris avec Nadja. Nous avons déjà vu l’importance du groupe de la semaine, de ce qui va par sept, nous l’a vons vu à propos des Champs magnétiques.
J’ai écrit un texte qui s’appelle « Heptaèdre héliotrope ».
J’ai bien regardé: il n’y a aucun indice qui nous permette de savoir quel jour de la semaine on est. Cette grille de la semaine agit en tous les cas subrepticement. Breton fait se succéder les jours comme si c’était une suite illimitée. Mais après que la semaine a tourné une première fois il y a une huitième entrée de journal dans laquelle la parenthèse risque de se refermer. Il y a un mot qui est tout à fait caractéristique : Breton recommence à s’ennuyer.
Le 11 octobre, il est avec Nadja, mais Nadja l’agace. Il n’attend rien d’exceptionnel de la part de Nadja, et il est impatienté parce qu’elle lit des menus à la porte des restaurants. « Je m’ennuie. »
Mais le lendemain, les choses vont recommencer, mais le 12 octobre les choses vont recommencer : il y a l’apparition du dessin dans les rencontres entre Nadja et Breton. Un nouvel aspect des capacités surréalistes de Nadja apparaît. Elle parle surréaliste, elle vit surréaliste à certains moments, mais en plus elle va dessiner surréaliste. Or le problème de la peinture dans le surréalisme est absolument central pour Breton. C’est lui qui a fait que les peintres se sont réunis et son restés à l’intérieur du groupe surréaliste.
Le 12 octobre il y a un autre événement très important : l’aventure change de scène. Cette invitation à partir qu’est la Porte Saint-Denis va être suivie. (Citation.)
Qu’est-ce qui s’est passé pendant cette nuit de Saint-Germain? Pas grand-chose: Nadja et Breton se sont promenés dans la ville de Saint-Germain. Mais cela a été extraordinaire, et c’est le sommet de l’aventure avec Nadja.
Nadja a pour Breton la propriété de faire sortir de ces noms qu’on voit tous les jours, de faire ressortir leur signification qui était en quelque sorte endormie.
Dans cette nuit de Saint-Germain, Breton au lieu de nous raconter l’histoire, réfléchit sur cette histoire. Il nous explique que c’est une histoire qui est pour lui parfaite. Il y a dans ces événements une lumière qui lui est propre. C’est une histoire à laquelle rien ne manque. Qu’est-ce que c’est pour Breton qu’une histoire à laquelle rien ne manque? C’est une organisation bien classique, celle de la semaine par exemple, mais qui est traduite de toutes sortes de façons. (Citation.)
La lumière dont parle Breton est détaillée en sept aspects différents. Il cherche les synonymes au mot lumière. Il trouve le brillant, la phosphorescence, l’éclat, puis il passe à une correspondance de la lumière dans le domaine sonore, le crépitement, et puis dans le domaine esthétique, le surcroît d’attrait et ensuite dans le domaine moral la majesté, et enfin dans le domaine de la conduite amoureuse, le charme.
Ce groupe de sept termes sont des traductions de cette « lumière » dont rien n’a été oublié. Nous ne voyons pas à première lecture à quel détail du texte se rapporte ce passage. Mais puisque cette phrase nous indique « ce qui n’a pas été oublié » elle doit pouvoir nous servir de dictionnaire ou de grille pour étudier sous la structure superficielle une structure beaucoup plus forte qui fait que pour Breton ces événements ont une magie aussi puissante.
(Citation)
Après cette parenthèse de la nuit de Saint-Germain le récit reprend de la distance. Breton nous explique qu’il s’est détaché de Nadja. Il y a mention du 13 octobre et il nous dit que certains épisodes de sa vie relatés par Nadja ont failli l’éloigner d’elle à jamais. Et puis ils rentrent à Paris et nous avons une distance.
C’est depuis le Manoir d’Ango, du moment où il écrit, que Breton repense à ce qui s’est passé par la suite. Cela continue avec Nadja, elle lui fournit des phrases merveilleuses, mais le sommet de la courbe est déjà passé, il y a quelque chose qui est déjà cassé.
Et puis : « On est venu m’apprendre il y a quelques mois que Nadja était folle. » (Citation.) Il y avait d’abord au contraire pour Breton une forme de sagesse chez Nadja, ensuite nous sommes surpris de voir le ton très tranquille avec lequel Breton nous dit cela. Nous sommes encore plus surpris d’apprendre qu’il n’a même pas cherché à aller la voir. Tout ce passage se termine par une magnifique diatribe contre les hôpitaux psychiatriques, contre la médecine psychiatrique telle qu’elle était à l’époque. Il nous dit que l’internement de Nadja la condamne sans espoir. Il est déjà détaché de Nadja parce qu’elle est remplacée par l’entrée en scène d’une troisième Solange, dont le prénom que nous ne connaîtrons pas voudra dire «espérance » et pas seulement « commencement du mot espérance ».
Il y a dans ce détachement quelque chose de tout à fait singulier, parce qu’elle a été une extraordinaire révélatrice. Il y a des quantités de scène où l’eau et le feu vont se mêler sous la main de Nadja. Anecdote du soleil se couchant dans la mer.
(Citation.)
Nadja est vraiment pour lui la main qui indique le chemin, « la clef des champs ». C’est celle qui permet de traverser la Porte Saint-Denis. Mais elle a un côté noir. C’est ce côté qui fait qu’elle est la proie, je ne dirai pas de la folie, mais de la psychiatrie. Elle ne réussit pas à équilibrer le côté nocturne de sa vie avec le côté diurne. Elle ne réussit pas à jouer le rôle de celui qui vit en société. Elle ne sait pas se surveiller pour éviter d’être prise dans un certain nombre de flagrants délits. Il y a à cette époque de la vie de Breton une femme qui joue le rôle de la gardienne de « la vie organique », c’est son épouse. Cet ange qu’est Nadja n’est pas capable de contrôler la liaison entre les deux mondes. Nadja est séduisante pour Breton d’une façon qui est très intellectuelle. A aucun moment Breton ne nous dit qu’il est amoureux de Nadja.
(Citation.)