La dernière lettre de Virginia Woolf
Mon chéri,
Je suis en train de devenir folle, j’en suis certaine. Nous ne pouvons pas revivre cette époque affreuse. Et cette fois je ne guérirai pas. Je commence à entendre des voix et je n’arrive pas à me concentrer. Alors je fais ce qui me semble la meilleure chose à faire. Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été en tout point le meilleur des hommes. Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. Je ne peux plus lutter, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. Et tu pourras, je le sais. Tu vois, je n’arrive même pas à écrire cela convenablement. Je ne peux pas lire. Ce que je veux dire, c’est que je te dois tout le bonheur de ma vie. Tu as été incroyablement patient avec moi et incroyablement bon. Je veux dire cela. Tout le monde le sait. Si quelqu’un avait pu me sauver, ç’aurait été toi. Tout m’a abandonnée à part la certitude de ta bonté. Je ne peux pas continuer à gâcher ta vie. Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses que nous l’avons été.
V.
Comme chaque jour à l’heure du déjeuner, Leonard monte au salon pour écouter les informations. Il s’étonne que Virginia ne soit pas encore rentrée. Il est presque 13 heures. Quand il reconnaît l’écriture de sa femme sur l’enveloppe, il comprend aussitôt. Dès les premiers mots. Il se précipite dans le jardin aveuglé de douleur. Il sait déjà qu’il est trop tard. Virginia vient de se jeter dans les eaux glacées de l’Ouse en ayant pris soin de glisser dans les poches de son manteau de lourdes pierres. La rivière est en crue. Leonard ne retrouvera que sa canne abandonnée sur la berge.
in Virginia Woolf par Alexandra Lemasson